Venom – Ruff N Tuff II (Behind Bars)
Venom : la sentence était écrite
Il y a des suites qui existent parce qu’il faut capitaliser, et d’autres parce que le récit n’est pas terminé. Ruff N Tuff II (Behind Bars) appartient à la seconde catégorie. Sorti le 27 mars 2026, près de neuf ans après le premier volet, le projet s’inscrit dans une temporalité qui tranche avec les cadences actuelles. Ici, le temps long fait partie du processus.
Depuis Un Justicier dans la Ville en 2009, Venom développe une approche où le hip-hop est traité comme un espace de mise en scène. Ruff N Tuff, en 2017, posait un premier cadre lisible : un tournoi de beats, structuré comme une arène où producteurs et MCs s’affrontent, chacun avec ses armes, ses placements, son identité.
Ruff N Tuff II (Behind Bars) déplace ce cadre. Le tournoi laisse place à l’incarcération. Le rapport de force ne disparaît pas, il se reconfigure. L’espace se referme, les tensions se déplacent, les interactions prennent plus de poids. Un basculement trouve un écho dans les mots de Venom :
« Il m’a fallu sept ans pour terminer cet album, parce que j’étais enfermé mentalement. J’étais tellement fier du premier Ruff N Tuff que je me suis limité en pensant que je ne pourrais pas faire mieux avec une suite. Mais j’ai fini par trouver la sortie de cette prison… » – Venom

Dans ce nouveau décor, Venom construit un casting précis. Rell, Fredro Starr, Sauce Money, Reef The Lost Cauze, Awon, Tash, Teflon (affilié à M.O.P)… chaque voix est placée avec intention. Les feats ne sont pas des ajouts, ils participent à la progression. Dans le rôle de co-détenus partageant leurs déboires, les compagnons d’infortune de Venom apparaissent dans les dialogues, s’inscrivent dans les interludes, prennent position dans les morceaux.
Cette logique se prolonge dans le travail des beats. Pour ce deuxieme volet, Venom, toujours avec son setup Ensoniq, ajoute un clavier Triton (Korg) à son arsenal. Ce qui s’entend ici, c’est la maîtrise accumulée au fil des années, celle qui permet de sortir du cadre sans le perdre. Cette expérience rejoint directement le blocage évoqué plus tôt, et sa résolution se lit dans la manière dont le disque avance.

Depuis ses débuts, Venom s’appuie aussi sur le travail de Laurent Melki. Ici encore, la pochette est une authentique affiche cinéma. L’ambiance et le décor sont posés. La tension est palpable avant même la première écoute. Ce lien entre image et musique ne relève pas de l’habillage, il fait partie de la construction.
Même exigence dans les dialogues et interludes. Leur écriture, leur placement et leur interprétation construisent une narration fluide, donnent une présence aux lieux et aux personnages, et renforcent l’immersion. Le film ne se coupe jamais.

À ce niveau de cohérence, la comparaison s’impose : Venom compose comme John Singleton filmait. Une attention portée aux personnages, aux dynamiques collectives, aux détails qui donnent de l’épaisseur à l’ensemble. Sauf qu’ici, tout passe par les beats, les voix et les arrangements.
Sur le plan musical, Venom a pleinement intégré et intériorisé ses influences. L’héritage de Lord Finesse, DJ Premier ou Pete Rock est la base d’un vocabulaire. Un dictionnaire à partir duquel Venom écrit son propre récit à partir de son séquençage.
Au milieu de ce dispositif, “Prisoner of Love” avec Rell accroche différemment. Le morceau nous évoque “What I Wanna Be” de M.O.P (avec Rell au refrain), produit par DJ Premier sur Foundation en 2009, considéré par la rédaction comme le dernier album avant la fin d’une époque, en matière de dynamiques de sorties…
Une interpellation incarnée par Rell. Un chanteur présent sur deux morceaux qui ont 17 ans d’écart. L’un produit par DJ Premier, qui avait un coté bilan, dans un projet marquant une fin de cycle. L’autre produit par Venom, issu d’un renouvellement créatif. Une croisée des perspectives à partir de bases communes…
Au terme de l’écoute, Ruff N Tuff II (Behind Bars) tient comme un long métrage audio qui reflète une vision. Chaque élément est à sa place, chaque intervention a un rôle, chaque choix sert l’ensemble. Venom ne se situe pas en périphérie de ses références. Il s’assoit à leur table et pose sa contribution à l’histoire de cette culture.
Dans un paysage où beaucoup de projets ressemblent à des montages approximatifs, celui-ci rappelle qu’un album peut être pensé comme un tout. Un film sans image visuelle, mais chargé en images mentales.
Disponible en physique et digital (avec posters et t-shirt) sur Bandcamp !


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