Potatohead People & Slippery Elm – Emerald Tablet
Emerald Tablet : Potatohead People, le temps long comme méthode
Avec Emerald Tablet, Potatohead People aka Nick Wisdom et AstroLogical livrent un disque charnière. Sorti le 11 juillet 2025, l’album inaugure leur propre structure, Mysterybox Records. Pas un virage, encore moins un coup d’éclat : simplement la suite logique d’un parcours construit sur la durée.
L’histoire commence tôt. Les deux producteurs se rencontrent au lycée, sur un terrain de baseball communautaire. Très vite, une culture commune les rapproche : J Dilla, Madlib, et une idée claire du groove, comme fondation, jamais comme décor. En 2008, ils gravitent autour du collectif Elekwent Folk et de Jellyfish Recordings, où l’on retrouve notamment Slippery Elm, collaborateur de la première heure et voix familière de leur univers. Potatohead People naît dans ce contexte, avec l’envie de pousser une musique instrumentale libre, profondément ancrée dans le hip-hop mais sans jamais s’y enfermer.
Les premières sorties voient le jour : Tomatos en 2011, puis Mellowtunes et Kosmichemusik en 2012. Des EPs courts, mais décisifs. Le langage se met en place, morceau après morceau. À partir de 2013, le duo rejoint Bastard Jazz. Les collaborations s’élargissent, les disques circulent, et certains titres, comme Back To My Sh*t avec Frank Nitt, trouvent une résonance bien au-delà du cercle des amateurs avertis.
Cette trajectoire mène naturellement à la production intégrale de l’album d’Illa J en 2015. Un disque important, qui accompagne son affirmation artistique loin du statut d’héritier. LGTDZ avait d’ailleurs rencontré Illa J en 2016 et fait le choix de parler création au présent, et du rôle central de Potatohead People dans cette étape, plutôt que de ramener l’échange à l’ombre omniprésente de J Dilla l’année des 10 ans de sa disparition.
Avant Emerald Tablet, Eat Your Heart Out (mai 2024) faisait figure de disque révélateur. Non seulement par sa richesse musicale, mais par ce qu’il disait du rôle que Nick Wisdom et AstroLogical assumaient désormais. L’album dépassait la simple production pour affirmer une vision d’ensemble : choix des voix, cohérence esthétique, sens du casting, attention portée à chaque détail. De Redman à Shafiq Husayn, de Diamond Cafe à Kapok ou Abstract Rude & T3, rien n’était décoratif. Eat Your Heart Out révélait Potatohead People comme de véritables directeurs artistiques, capables de tenir un projet long, d’orchestrer des sensibilités multiples et de donner un cadre à des univers très différents sans jamais les lisser. À bien y regarder, cet album portait déjà en germe ce que Emerald Tablet actera pleinement : non plus seulement produire des disques, mais construire un espace, une direction, et désormais un label.
Emerald Tablet s’inscrit dans cette continuité. Slippery Elm y tient une place centrale. Pas comme invité, mais comme partenaire de longue date. Sa voix, son groove, son écriture traversent l’album avec naturel, formant un dialogue installé depuis des années.
Musicalement, le disque déploie une matière dense et vivante. Rhodes, cuivres, batteries légèrement de travers, basses profondes : tout respire, tout circule. “Nightbird” pose d’emblée une atmosphère nocturne, enveloppante. “Up Close” accueille Bahamadia, posée avec une évidence tranquille sur une production qui évoque un quiet storm réinterprété, sans nostalgie ni clin d’œil appuyé.

Enregistré entre Vancouver et Roberts Creek sur deux années, Emerald Tablet donne le sentiment d’un album façonné hors pression. Rien n’est là pour accrocher vite. Tout est là pour durer.
Avec Mysterybox Records, Potatohead People ne revendiquent rien de nouveau. Ils actent simplement une autonomie déjà acquise. Celle de musiciens qui, après des années à dialoguer avec leurs références, peuvent aujourd’hui s’asseoir à la même table, sans changer de ton, ni de langage.
Pour LGTDZ, suivre ce parcours depuis les premières chroniques jusqu’à Emerald Tablet rappelle une évidence : certaines trajectoires se construisent loin du bruit. Et quand elles arrivent à maturité, elles n’ont plus besoin d’être expliquées.
Il faut enfin le dire clairement. Cet article n’a pas été écrit dans l’urgence. Il a pris des mois. Non par lenteur, mais par respect. Emerald Tablet demandait du temps, de l’espace mental, des écoutes répétées. Le temps de l’apprécier pleinement, de l’analyser sans précipitation, d’en mesurer la place dans une histoire que LGTDZ suit depuis ses débuts.
Certaines œuvres imposent ce rythme-là. On ne les commente pas à chaud. On les accompagne. Et quand les mots arrivent enfin, ils n’ont plus besoin d’en faire trop.


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